Entretien avec Julien Sokol: recruteur de l'Olympique Lyonnais

OL – Julien Sokol (recruteur) : « Il ne faut pas identifier le meilleur joueur mais celui qui a le plus de potentiel »

Par Jordan Bozonnet

Arrivé en tant que recruteur pour le centre de formation de l’Olympique lyonnais en 2011, Julien Sokol nous décrit un métier de l’ombre ô combien important. Son parcours, ses missions pour le club, les spécificités de son travail, Julien Sokol n’omet rien et se livre.

 1/Olympique-et-lyonnais.com : Quel est votre parcours dans le monde du football ?

Julien Sokol : Je suis originaire de Dijon. J’ai joué à l’AS Quetigny là-bas, un club de niveau régional. Je suis arrivé en 1994 à Lyon pour faire mes études en fac de sport. J’ai un peu le même parcours que Jean-François Vulliez, on était ensemble à la fac. J’y suis resté 4 ans. Pendant ce temps-là, j’ai joué et entraîné au FC Lyon qui était un club un peu plus modeste que ce qu’il est aujourd’hui. En 1998, après avoir passé mon Brevet d’Etat d’Educateur Sportif j’ai été embauché à temps plein en tant que responsable technique du club du FC Lyon. J’en ai été le premier salarié. Ensuite, je suis parti une petite année à l’armée et en 1999 et je suis entré à l’AS Saint-Priest. J’ai entraîné l’équipe 3 des Seniors et l’année d’après les U14 (catégorie de joueurs ayant 13 ans). En 2001, le district du Rhône proposait deux emplois jeunes. J’ai donc postulé et j’ai été admis. J’ai terminé d’entraîner les U14 de Saint Priest et je suis entré en tant qu’éducateur sportif au district à l’âge de 26 ans. J’ai donc fait ce métier pendant quatre ans. J’ai passé mon D.E.F (Diplôme d’Entraîneur de Football qui permet d’entraîner un club d’un niveau de Division d’Honneur) que j’ai eu en 2005 et je suis passé conseiller technique, toujours dans le district du Rhône, pour une durée de six ans. C’est seulement en 2011 que je suis arrivé à l’Olympique lyonnais, en tant que recruteur de joueurs de clubs partenaires sur la région Rhône-Alpes. Et depuis cette année, je travaille à la cellule de recrutement, mais plus forcément que sur du régional.

2/Comment êtes-vous arrivé à devenir recruteur pour l’OL ?

De base, j’étais un entraîneur. Je me voyais faire ce métier. Après, je me suis vu aussi formateur puisque j’ai passé ma formation de « formateur de formateurs ». Pendant dix ans au district du Rhône j’ai vu passer 2000, 3000 éducateurs. J’étais aussi sur les brevets d’Etat et je travaillais sur une commission à la fédération concernant le futsal. J’avais le sentiment d’avoir fait un peu le tour de tout ça. Je connaissais très bien Gérard Bonneau, moi étant dans le monde fédéral et lui issu de ce monde-là, aussi et responsable du recrutement à l’OL. On se côtoyait régulièrement. Un jour, je lui ai dit que j’allais postuler dans un autre département, que j’avais envie de changer de région… et il m’a dit : « Écoute, on cherche quelqu’un pour travailler dans le régional. ».

3/A ce moment-là vous vous êtes dit : « Recruteur, pourquoi pas ? » 

J’en discutais souvent avec lui, mais je n’avais pas forcément la notion exacte du métier malgré le fait que je connaissais un peu le boulot. J’ai du réseau, je connais du monde dans les clubs de la région et puis j’avais aussi l’envie de partir sur un autre projet. J’ai donc pris la décision de lui donner une réponse positive et ça s’est fait très vite. Je suis arrivé à l’OL avec des missions qui étaient de s’occuper du recrutement sur la région, d’identifier les meilleurs joueurs, tout ça en travaillant avec une équipe d’observateurs qui était déjà en place. Il y en avait une dizaine. Il fallait donc que je travaille avec eux pour qu’on puisse observer, détecter, évaluer et intégrer les meilleurs joueurs entre 10 et 15 ans de Lyon et de sa région. Et en complément de ça, Gérard Bonneau travaillait avec Patrice Girard sur le plan national.

« Il ne faut pas identifier le meilleur joueur mais celui qui a le plus de potentiel »

4/Quelles sont les qualités indispensables pour devenir un bon recruteur ?

Un recruteur aura la chance d’aller voir des matchs la semaine. Ça peut être des rassemblements avec le district, des matchs de clubs, mais ça peut simplement être des entraînements. Le recruteur travaille aussi le week-end. Il va faire un gros travail de préparation de ces matchs. La plupart des clubs jouent le samedi donc il faut bien planifier son travail en amont. Il faut de l’organisation et de la méthode. Ensuite, il faut bien évidemment connaître le football et le club pour lequel on va être recruteur. Il faut surtout être au point sur ses effectifs puisqu’il faut savoir cibler des postes là où on en a principalement besoin. Il faut aussi avoir un bon œil. Je dis toujours : « Il ne faut pas identifier le meilleur joueur mais celui qui a le plus de potentiel.  » C’est un peu la différence entre une belle voiture qui va casser au bout de deux ans et celle qui est un peu moins belle mais qui va t’emmener le plus loin possible. Les très bons recruteurs, ceux qui font carrière et qui ont un nom dans le milieu sont ceux qui voient le vrai potentiel des joueurs. Car tout le monde est amené à repérer le meilleur joueur sur le terrain. Le potentiel, tout le monde n’est pas capable de le voir. En fonction de ton passé d’entraîneur, de joueur, ton vécu, tout cela fait qu’à un moment ou un autre tu vas avoir un flash. Il faut aussi avoir des références. Elles peuvent être liées aux joueurs de très haut niveau qu’on voit actuellement sur les terrains. Des fois, tu as un joueur qui va te faire penser à un autre dans son attitude, dans sa façon de jouer… Donc c’est important de regarder le foot de haut niveau à la télé mais aussi en vrai, de façon à avoir des sensations, des « feedbacks » quand tu pars observer des jeunes. Il faut aussi du réseau, des gens qui vont te donner de bonnes informations. Cela peut être internet, la télé, un éducateur, un parent, un ami, un ancien joueur… ça peut aussi être un courrier. On a déjà recruté un joueur après avoir reçu une lettre qui sortait un peu de l’ordinaire. On a été le voir et ça s’est fait.

5/Combien êtes-vous dans la cellule de recrutement à Lyon ? Êtes-vous divisés en plusieurs sphères ?

On n’a plus forcément de sphères. Patrice Girard est responsable de la cellule du recrutement. Il a pris la suite de Gérard Bonneau. On est trois personnes à temps plein. Il y a Jacques MargainYoan Locheet moi-même. Il y a aussi des observateurs qui sont sur des postes partiels. Ils sont essentiellement sur la région mais également en Bretagne et dans le sud.

6/Cette cellule est exclusivement portée sur le recrutement de joueurs pour l’académie ?

Oui. Ensuite, Patrice Girard fait le lien avec la structure professionnelle et c’est Florian Maurice, avec son équipe, qui prend le relais. C’est un travail différent. Il y a d’autres enjeux beaucoup plus importants.

« Je vois entre 25 et 30 matchs par mois »

7/Quelle est votre semaine type en tant que recruteur ?

Il n’y en a pas. Je dirais que c’est en fonction de ce qu’on fait dans la semaine. Je ne suis pas que recruteur, je m’occupe aussi des clubs partenaires. Mais en général, le lundi j’essaie de travailler à la maison, je lis tous les comptes rendus, je fais de la classification et je commence à préparer le week-end qui arrive. Le mardi, je fais toutes les réunions ici (à l’académie) avec mon responsable et d’autres groupes. Le mercredi, je suis en déplacement dans la région ou ailleurs pour suivre des matchs. Le jeudi, je viens à l’académie travailler. Le vendredi, je me repose et le week-end je retourne sur le bord des pelouses.

8/Quels profils de jeunes sont recherchés à l’OL ?

Il n’y a pas de profil type. On recrute si on trouve meilleur que ce qu’on l’on a déjà dans nos effectifs. On cible en fonction des manques qui sont évalués par le directeur et les entraîneurs. « Dans telle génération il faudrait qu’on trouve tel joueur… ». C’est à ce moment-là qu’on part à la recherche de ces cibles. Chez les plus petits, il faut qu’on fasse venir les très bons joueurs. A 11, 12 ans, le très bon vient à l’OL. On va commencer à cibler qu’à partir de 15 ans, sur un poste, les dominantes du poste et les manques des effectifs.

9/Sur quelle durée les observez-vous ?

La période peut être courte comme elle peut être très longue. On peut observer un jeune pendant des années. On suit l’évolution de garçons qu’on a observé à un moment ou un autre, à 10, 11 ou 12 ans. Il y a peu de temps, j’ai vu un match où les joueurs avaient 17 ans. Il y en a certains que je suivais depuis cinq ou six années. Il y a en a d’autres où l’on demande vite l’avis d’un recruteur pour conforter notre choix pour prendre rapidement une décision.

10/J’imagine donc que vous regardez un nombre de matchs phénoménal…

Globalement, j’en vois entre 25 et 30 par mois.

« A partir de U15, on peut recruter dans toute la France »

11/Existe-t-il des réglementations quant aux recrutements des jeunes ?

Jusqu’aux U13 (12 ans) on n’a pas le droit de recruter un jeune dans un rayon qui dépasse les 50 kilomètres. A 14 ans, le rayon s’élargit jusqu’à 100 kilomètres. Et à partir des U15 (14 ans), on peut recruter dans toute la France. Dès lors, un jeune qui habite en Bretagne peut venir à partir de 14 ans mais il ne peut pas venir plus tôt. Un enfant qui habite à Villeurbanne peut venir dès les U9 (8 ans) généralement. La réglementation est très claire. Ensuite, il y a celle européenne (UEFA) qui indique qu’un joueur européen ne peut pas venir avant ses 16 ans. Hors d’Europe, il ne peut pas avant ses 18 ans.

12/Comment est évalué le potentiel d’un joueur ?

La première impression est révélatrice. Même si une ou deux fois j’ai changé d’avis, on se base sur la qualité technique du joueur, sa vitesse, et puis son attitude sur le terrain. A savoir le comportement qu’il a, s’il fait les efforts, s’il est moteur, s’il est coopérant avec ses partenaires, etc. Les premières impressions se basent exclusivement sur ces critères-là.

13/Est-ce que vous échangez avec les jeunes que vous supervisez ?

Je ne discute pas avec eux. Après, ceux qui me connaissent, qui sont déjà venus à l’OL où qui m’ont déjà croisé, ils savent que je suis là. Mais souvent, j’évite de les croiser. Ils pourraient jouer contre nature.

« Si on est obligé de convaincre un jeune pour venir à l’OL, à un moment, on se pose des questions »

14/Quels arguments donnez-vous aux joueurs pour les convaincre de rejoindre l’OL plutôt qu’un autre club ?

On part du principe que seuls la famille et l’enfant décident d’aller où ils veulent. Ça dépend du projet du jeune. S’il habite sur Lyon ou la région, la proximité et le fait d’avoir des exemples concrets d’enfants qui réussissent à l’OL est un argument qui fonctionne. Aujourd’hui, un Lyonnais ou un garçon de la région doit avoir la volonté de venir ici, on n’a pas à le convaincre. Si on est obligé de le convaincre pour venir à l’OL, à un moment, on se pose des questions. Nous, ce qu’on veut, c’est que l’enfant ait vraiment l’envie de venir. Si c’est un jeune qui habite hors de la région, il y a de suite davantage de concurrence. On appuie sur le fait qu’on a la capacité à former de très bons joueurs, des internationaux, à travailler sur un projet citoyen, de travailler dans un stade flambant neuf… On appuie le projet dans sa totalité.

15/Est-ce que vous avez recruté des joueurs qui se sont déjà révélés ?

Je ne peux pas dire que c’est moi tout seul qui ait recruté un joueur. Ce n’est pas un travail individuel mais d’équipe. Il y a des joueurs arrivés ces dernières années qui commencent à percer. Je n’ai pas envie de dire que c’est moi personnellement qui les ai recrutés mais je pense à Del Castillo qui est arrivé tard, Myziane MaolidaAmine Gouri mais aussi Yann Kitala, ce dernier recruté en région parisienne. On ne peut pas résumer l’arrivée d’un enfant qu’à une seule personne. Je dirais même que le meilleur recrutement est peut-être celui qui arrivera demain. Le travail d’un recruteur est de trouver encore meilleur dans le futur.

16/Avez-vous déjà émis des regrets après avoir pris la décision de ne pas recruter un joueur ?

On a toujours des regrets. Il faut accepter l’erreur à partir du moment où on prend des décisions, où on donne son avis. Le tout, c’est de réduire la marge d’erreur, c’est d’accepter de se tromper et il faut vite passer à autre chose.

17/A quoi ressemblent vos rapports sur les joueurs ?

C’est quelque chose de simple et de précis. Ce sont des informations sur le match, sur les joueurs qui ont joué, comment ils ont évolué, dans quel système de jeu. Ensuite, j’explique quels joueurs se sont révélés en expliquant pourquoi et c’est le responsable du recrutement qui prendra la décision finale.

« Avant, on recrutait des joueurs à 14, 15 ans. Maintenant, ça se fait à partir de 11 ans… »

18/Est-ce que des évolutions sont apparues dans le métier depuis votre prise de fonction en 2011 ?

Il y a de plus en plus de monde autour du terrain et le recrutement est de plus en plus précoce, ce qui n’est pas forcément gage de réussite. Avant, on recrutait des joueurs à 14, 15 ans. Maintenant, ça se fait à partir de 11 ans…

19/Comment voyez-vous évoluer votre métier dans le futur ?

Je pense qu’il perdurera si les clubs professionnels et les responsables de centres de formation le souhaitent. Sinon, il y aura d’autres méthodes pour évaluer les joueurs. Je pense à des sociétés privées, des agents, etc. On voit de tout aujourd’hui. Il pourrait aussi y avoir des observateurs pigistes, des clubs qui ne travaillent qu’avec des agents ou des informateurs. Tous les clubs ne sont pas structurés de la même manière.

Propos recueillis par Jordan Bozonnet (2017)